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Michel Guérin
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Détails des ouvrages

Équipe

 
 

Nietzsche, Socrate héroïque

 

Le génie du philosophe

 

Qu’est-ce qu’une oeuvre ?

 

La Terreur et la Pitié

 

L’affectivité de la pensée

 

Philosophie du geste

 

La pitié

Apologie athée de la religion chrétienne

Cet essai se développe selon un double paradoxe. Le premier consiste à désolidariser la pitié du bloc des sentiments, positifs ou négatifs, dont les hommes sont familiers (à défaut de savoir ce qu’il en est, vraiment, d’aimer ou de haïr). Le second paradoxe est, pour un athée inébranlé, d’oser le propos d’une apologie du christianisme. On précisera aussitôt que le tour, ainsi pris par la pensée, ne doit rien à un goût de provocation et que les deux paradoxes ne constituent, au fond, qu’une seule manière de faire droit à ce qui, dans la pitié, signifie pour le sens rassis, scandale et folie.

Combien de chrétiens dans l’Eglise ont tout ignoré de la pitié, alors que, dans la nouvelle de Giono, Solitude de la pitié, le « gros », avare d’expression et, a fortiori, de confession, la « pratique » tacitement! De l’autre côté: comment ne pas reconnaître, au point de la pitié, le vrai génie du christianisme, tant pour une lucidité qu’on dirait « métapsychologique » qu’au titre d’une éthique violente et claire, ennemie des bien-pensants ?

Le paradoxe se renforce: la pitié s’assemble avec la solitude, non avec ce qu’il est convenu d’appeler l’altruisme. La thèse de l’ouvrage, c’est en somme qu’elle est plus une profonde modification de soi qu’un effort louable pour se rapprocher d’autrui en lui portant, plus ou moins ostensiblement, secours. Si elle consiste bien, pour le moi, à se déssaisir, à se désister ─ ce n’est pas en faveur de l’autre moi, comme s’ils étaient, pareils aux vases, communicants! C’est le moi comme tel qui est révolutionné ou, comme dit Pascal, haï au nom d’un amour libre de toute composante phobique-agressive. C’est par peur que le moi ramène d’abord tout à soi: ses représentations portent la marque originelle de cette peur de se perdre. Vanité de ce moi, empli de vide... Tout à l’opposé, la pitié est ici pensée comme Sans-peur: celle-ci n’est pas, à proprement parler, surmontée, mais carrément ignorée. La pitié n’est pas sensibilité aux autres, elle est la sensibilité sans Autre.

L’analyse de ce sentiment différent conduit d’ailleurs à marquer la différence entre la sphère des sentiments et l’ordre de la sensibilité, à laquelle finalement s’identifie la pitié, dès lors qu’on l’envisage, non pas sur le terrain de la psycho-sociologie politique (dans le sillage de Tocqueville), mais dans sa radicalité métaphysique. On ne s’étonnera pas que de longs développements interprétatifs soient consacrés notamment aux analyses de Rousseau et de Schopenhauer.

La première partie de ce livre comporte une théorie des sentiments, laquelle ne va pas sans une étude de la croyance. La seconde partie dégage la sensibilité, loin de tout sentiment catalogué, comme « révolution » de l’émotion: alors que celle-ci, dans les sentiments, qui supposent tous une formulation, voire une formule, se trouve asservie et exploitée par des représentations « correctes » (la haine elle-même n’a t-elle pas ses raisons ?), elle est entièrement renouvelée, rafraîchie, modifiée dans la pitié, sans passer par le truchement de la représentation où veille toujours la peur. La pitié est émotion, comme l’affect primitif, mais cette fois au-delà de la représentation. Il y a en elle une certitude, ultérieure à tout savoir (représentatif). Aussi bien sommes-nous conduits (c’est la troisième et dernière partie) à l’approche du Regard, dont la lenteur pudique, aujourd’hui dans le fait méprisée, commande les domaines de l’esthétique et de l’ éthique.

Sans recherche de polémique, La Pitié ne peut pas ne pas croiser, comme les simulacres du temps présent, les discours et les gestes ostentatoires et consensuels de l’humanitaire et de l’éthique démocratique.

Ce livre pose trois questions principales: qu’en est-il de la croyance? qu’appelle-t-on un sentiment? qu’est-ce que le regard? Or, l’interrogation est d’emblée traversée par un doute: si la pitié n’était pas un sentiment (comme les autres)? Si la solitude, comme l’a vu Giono, lui allait mieux que les espaces de rencontres où les sentiments s’induisent, se construisent et entrent dans des formules? Du coup, l’hypothèse mérite examen ─ que le christianisme aurait là son daimon, pendant de l’Eros grec: celui-ci opère par un manque équidistant à toutes les qualités ou attributs, celui-là règne par une absence: la pitié est Sans-peur. Elle serait moins le sentiment des autres (du semblable), qu’une sensibilité sans Autre. Le désir veut-voir; la pitié tirerait son savoir d’une disqualification du voir.

L’analyse peut se lire comme un hommage, dans le cadre d’un athéisme calme, à la métapsychologie chrétienne. Elle croise aussi, de Descartes à Janet (injustement méconnu), de Pascal (lecteur de saint Augustin) à Freud, des textes instaurateurs; Rousseau, bien sûr, est pilier. La dernière partie ─ le Regard ─ s’interprète comme une métaphysique de la pudeur. Elle commande les domaines, distincts mais reliés, de l’esthétique et de l’éthique.

Michel Guérin, philosophe, professeur à l’Université de Provence, a notamment publié chez Actes-Sud Qu’est-ce qu’une oeuvre?, Philosophie du geste. La Pitié explore cet au-delà de la représentation, dont La Terreur (1990) avait tenté de montrer qu’elle a, de toutes les façons, partie liée avec la peur.



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